Prestigieuse Retroussée

"Le sexe, c'est comme le reste, ça se paie" Isabelle, 47 ans.

Ménagère

Lundi de Pâques, il est 8h38.

J’ai terminé de retranscrire mon premier entretien hier. Une belle victoire, une victoire de 10 pages. Je tente de graver la leçon quelque part dans mon cerveau défaillant, la prochaine fois pas d’entretien d’1h15. Peu importe les « bah c’est déjà fini ?! » de mon entretenu, on s’en tiendra à 30 minutes, préliminaires inclus.

Je réfléchis à tout ça alors que mon bout de baguette finit de décongeler dans le grille-pain. Ca fait 8 minutes que je devrais être devant mon écran, il pleut, je n’ai donc aucune raison objective d’être en retard. Pourtant.

Le pain saute, je me brûle au contact du métal chaud en tentant de récupérer mes tartines, hurle de contrariété et finis par l’extraire en le transperçant de la pointe de mon couteau.

Je change de couteau pour le beurrer.

8h41. Je décide de me presser un pamplemousse. Je sors un troisième couteau, le tranche, le presse, le verse dans un verre, le siffle avec du magnésium : une gélule par gorgée.

8h43, nous en sommes à 3 couteaux, un verre, un presse-agrumes et un plan de travail à nettoyer. En temps normal, j’aurai tranché mon pamplemousse avec un couteau gras, ou beurré mon pain avec un couteau mouillé, mais ce matin c’est Pâques et j’ai un mémoire sur lequel me pencher. Alors je salis, je sur-utilise et surtout, après je nettoie.

J’ai terminé de nettoyer. Je regarde autour de moi, identifie une planche utilisée hier soir pour disséquer une pizza sur laquelle traînent encore quelques morceaux de fromage fondu puis séché, de la sauce tomate qui a bruni et des couverts sales. Je décide de les laver.

Je sors de la cuisine, traverse le salon et croise un verre d’eau à moitié vide sur le coffre qui nous sert de table basse. Je le neutralise, rebrousse chemin vers la cuisine, le « range » dans l’évier.

8h59, je suis derrière mon écran, une ampoule a poussé sur mon doigt brûlé, a blanchi sous l’effet de l’eau chaude et du savon vaisselle, j’ai une heure de retard sur mon planning et en 30 minutes, j’ai troqué mon statut d’étudiante contre un rôle de ménagère.

J’ouvre word, je reprends ma liste de critères, quand soudain. « Faudrait pas faire un gâteau, pour le déjeuner de famille de ce midi ? »

ménagère2.0

Publicités

Ca y est, j’écris un mémoire.

Et pour être tout à fait franche, je vous en parle parce que j’ai fini un banana bread (oui, un banana bread) et que je ne sais plus comment post-poser la transcription de mon tout premier entretien (je n’ai plus de banane à recycler).

83028753

Je découvre les affres du mémorant, je me rends compte que j’ignore en fait totalement ce que c’est qu’un mémoire, que je ne sais pas bien quoi faire de mes entretiens, que ma problématique n’est peut-être pas aussi béton que je voulais bien le croire et qu’il va falloir faire ce que j’ai toujours refusé de faire dans mon métier : faire la secrétaire. En tapant ces fichus enregistrements.

Bref, on s’éloigne du glamour de l’étudiante en fin de cycle avec son plumier et ses notes de cours sur son strapontin de bois, pour se rapprocher dangereusement de la femme au bord de la crise de nerfs (qui fait du banana bread) (et qui se retient de le poster sur IG).

Ok, donc les taper c’est l’enfer. Heureusement, les réaliser c’est plutôt le pied. Pourquoi ? Parce que je mets enfin les pieds dans un univers dont j’ai beaucoup parlé, et que j’en profite pour faire vivre mes questionnements sur le militantisme. Je fais le tour du mien en étudiant celui des autres, des « vrais », des mieux placés.

Et puis il y a les lectures. Les notes qui se multiplient dans mon iPhone sur la route le matin entre maison et boulot: retenir ceci de tel auteur dans ce livre-ci, pour mettre la phrase de tel entretien en perspective dans mon mémoire. Et les notes du soir, dans le tram entre boulot et maison. Les lectures académiques présentes, bien sûr. Mais aussi les lectures académiques d’avant, qui dans ces fulgurances dont seule ma mémoire autonome a le secret, me reviennent à l’esprit, et viennent à leur tour nourrir le pléthore de notes jaunes qui amenuisent l’espace de stockage de mon téléphone. Sans parler de toutes celles qui me restent à faire, et m’empêchent de dormir la nuit, tant l’entreprise me semble herculéenne avant que demain ne se lève, et amène avec lui son lot de petites notes jaunes dans mon iPhone rouge.

C’est compliqué, un mémoire avec un temps plein et des exams à préparer. Beaucoup plus que le banana bread, en vérité.

 

Trois ans de réflexion

Je suis assise là, face à lui, face au soleil qui m’attaque les yeux, dans son dos. Il répète sa question, restée en suspend face à mon mutisme soudain.

« Vous voulez savoir quoi, en fait ? »

C’est vrai ça, je veux savoir quoi, en fait ? Ca fait 9 mois qu’un peu par chance, un peu par curiosité, je suis les cours de ce master en sciences du travail, qui promet de m’enseigner le genre sous toutes ses coutures en deuxième année. Je termine la première, qui m’a appris un peu par hasard, un peu par chance, le travail à travers l’Histoire, l’économie, la psychologie, le droit et la sociologie. J’ai adoré. Apprendre m’a appris mon ignorance: plus j’apprenais, moins j’en savais.

J’avais oublié comment c’était d’apprendre, 6 ans après mon ultime heure de cours. Pendant 6 ans, j’avais parlé, j’avais écrit, j’avais milité à la seule force de mon intuition. Par conviction. Et puis en 2015, après un premier rendez-vous raté, j’ai attaqué cet immense master juste pour sa minuscule finalité qui s’intitulait « genre et inégalités ». Qui promettait de m’enseigner l’anthropologie du genre et de la sexualité, la sociologie du genre, l’Histoire du genre ou encore l’approche juridique des discriminations. J’étais freelance, amoureuse, j’avais toujours voulu aller à l’ULB et maintenant que j’habitais Bruxelles, je pouvais enfin le faire. Je n’allais certainement pas me priver.

Je me suis inscrite, mes frais de scolarité sont passés en frais de société, et j’ai attaqué ma rentrée à la fin du mois d’octobre 2015. L’administration, en retard dans sa gestion des VAE, avait tardé à administrer la mienne. Qu’à cela ne tienne, j’ai pris le train en marche, les cours au vol et j’ai redécouvert les joies de l’amphi. Ici, ils portent le joli nom d’auditoire. J’ai redécouvert les sièges en bois qui font mal aux fesses après deux heures de cours, le wi-fi qui saute, les prises électriques inexistantes. Et j’ai adoré ça. Parce que ça n’avait pas le même goût qu’à Nice. Le campus du Solbosch n’avait pas la même odeur que celui du bas de Magnan. Les cours de l’Université Libre de Bruxelles, pas la même saveur que ceux de l’UFR de Nice-Sophia Antipolis. Jadis non désirées, je découvrais adulte les études à la lumière du choix et je peux vous dire que ça avait un goût radicalement différent. J’ai cessé d’écrire parce que je commençais à apprendre.

« J’ai parcouru votre blog, j’ai lu certains articles avec intérêt, pourquoi vous n’en écrivez plus ? »

J’entends sa question, dans la chaleur naissante du mois de mai. Ce n’est pas un client, c’est un médecin, que j’avais interrogé pour son employeur qui était, lui, mon client pour les quelques mois à venir. Il me demande ça, à la fin de notre entretien et je réponds, juste avant de tourner les talons, « parce que ces temps-ci, je lis« . On vient de passer une heure à parler de femmes, de VIH, de sida, de PMA et des années 80. Ca m’a passionnée, il y avait ce petit truc en plus, cette petite touche qui me fait chavirer chaque fois qu’on touche à la sexualité. Je l’ignorais alors, mais quelques mois plus tard, je me retrouverai dans une petite salle, avec une quinzaine d’autres étudiants, à lire, commenter et débattre d’articles académiques théorisant la pensée queer, j’apprendrai toutes les lettres qui vont après LGBTQI, je lirai Middlesex pour un cours, je serai évaluée sur Judith Butler pour un autre, et je rédigerai un devoir sur le black feminism. On me servirait du Foucault à toutes les sauces, je mangerai du genre à chaque repas. J’ai terminé ma première année, j’aborde la seconde moitié de la deuxième et plus j’en apprends, moins je me souviens ce que je voulais savoir, déjà, quand j’ai commencé.

Le soleil m’attaque toujours les pupilles. Il fait chaud en ce début d’été, dans ce petit bureau du bâtiment de Sociologie sur le campus du Solbosch. Après un moment d’hésitation, ce que je m’apprête à répondre à sa question déterminera le sujet de mon mémoire.

« Ben finalement si c’est un travail, pourquoi ce n’est pas un métier, le sexe ? »

 

L’article qui te parle bento, rognons et commerce du sexe.

Il fallait que j’écrive, je ne savais tout simplement pas sur quoi. Ecrire pour me raconter ce que je sais déjà, ça manquait de sens.

Alors j’ai écrit à une fille et à deux garçons. Je leur ai demandé sur quoi je pouvais bien écrire. La fille ne m’a pas répondu.

Le premier garçon s’est fendu d’un :

–       Je ne sais pas.

–       Je ne connais pas le sujet, donc difficile de trouver un angle.

J’insiste :

–       Bah justement.

–       Y a pas une question que tu te poses ?

Et lui de conclure, toujours plus prolixe :

–       Bah non.

Bon.

Le second garçon, sans doute peiné par mon sms désespéré de rédac au bord de la crise de nerfs, fut nettement plus coopératif. Véritable Mitch Buchannon de mon blog en pleine sécheresse vaginale littéraire, il me répond du tac au tac :

«  Pour quelle raison rend-on ce métier artificiellement malsain ? De quelle peur souffre le bien pensant pour devoir à tout prix diaboliser le métier et le sexe en général ? »

Coucou.

Pour quelle raison rend-on ce métier artificiellement malsain ? Vous avez 4 heures.

PARCE QUEEEEEEEEE.

Non, je déconne.

D’abord, il y a « artificiellement ». Et « artificiellement », ça commence par « a », comme « amalgame ». Tout commence par là, par l’amalgame entre prostitution et autre chose, quelque chose de légitimement condamnable: l’esclavagisme sexuel.

Il est donc courant que le bien-pensant confonde, bien malgré lui, la prostitution et ce que l’imaginaire collectif se plaît à appeler la traite des blanches. Retour sur un glissement sémantique garanti sans lubrifiant mais avec beaucoup de conservatisme inside.

La prostitution, selon le petit (non) trésor de la langue française informatisé, c’est le fait pour un individu de l’un ou l’autre sexe, de consentir à avoir des relations sexuelles avec des partenaires différents, dans un but lucratif et d’en faire son métier; exercice de ce métier; le fait de société qu’il représente.

Le Grand Robert de la Langue Française en donne une définition nettement plus genrée et ça tombe bien, c’est d’actualité. Il résume la prostitution à « la pratique de la débauche, en parlant d’une femme ». Enchaînant immédiatement sur « Specialt. prostitution sacrée: pratiques sexuelles à caractère rituel, par des femmes ». Alors, la religion gardez-la au chaud, on y reviendra.

Le Collectif des Femmes Publiques (cher à mon coeur) ajoute sa pierre angulaire à ces définitions un chouilla académiques en rappelant que la prostitution relève d’une prestation sexuelle volontaire. Cette notion de volonté m’amène à vous parler de ce qui, dans l’approche de la prostitution que je défends dans ce blog, est central: la notion de choix.

Je ne vous parle pas de vocation ni d’épanouissement. Je vous parle de quelque chose qui se passe en amont de tout cela, de ce qui décide une personne à travailler, peu importe où, dans quel secteur, et comment.  J’entends souvent dire qu’on ne peut pas décemment choisir de se prostituer. Ah, la décence. Moi, s’il faut parler de décence, je vous réponds qu’on ne peut pas non plus décemment choisir de bosser chez Quick. Pourtant, en 2013, Quick se targuait d’avoir signé 8000 CDI en France. 8000 personnes qui, parce qu’elles devaient travailler, ont choisi – peu importe les raisons, peu importe les contraintes – de travailler pour la chaîne de fast food. Personne ne songerait à considérer ces 8000 salariés en CDI comme objets et non sujets de leur vie. Pas de déshumanisation ni de victimisation, malgré les petits gestes répétés à la chaîne, les conditions de travail pas toujours idéales – on est loin du bureau climatisé qui fleure bon les droits sociaux et le CE; et un management souvent discutable. (<== *Alerte jugement de valeurs*). Pourtant, dès qu’il s’agit de putes, c’est le droit que s’arroge souvent l’opinion publique, en témoigne ce reportage fort intéressant d’Arte autour du bruit que la question fait en France et qui rappelle que la décence c’est bien, mais que la dignité c’est mieux. Et les journalistes d’opposer – à raison – la décence au nom de laquelle une poignée de féministes abolitionnistes prétendent faire disparaître le commerce du sexe, et la dignité des travailleu-r-ses du même secteur qu’il s’agirait tout de même de ne pas trop éborgner au passage.

Je te raconte tout ça parce que lors de notre rencontre, aux Femmes Publiques et moi-même, je me trouvais dans une librairie délicieusement anti-capitaliste. Alors mon contre-exemple de Quick me semblait particulièrement bien choisi. Mais je digresse.

Dis « graisse » ?

« Graisse ».

Voilà.

Je digresse, parce que c’est moins l’aspect « indécent »du commerce du sexe, qui dérange ses détracteurs, que son assimilation à la traite des blanches. Or là encore, je m’indigne ! puisque la traite des blanches, qu’est-ce ? Un mythe, rien de plus.

Jean-Michel Chaumont, sociologue du plat pays, y a consacré un livre entier et en parle très bien ici. Jean-Michel Chaumont, qui est un peu mon Batman à moi, la chauve-souris diurne qui éclaire mes longues recherches de ses lumières;  s’applique à démontrer l’escroquerie intellectuelle qui a transformé la prostitution forcée de quelques jeunes femmes (trois)  en « fléau mondial » comparable à la traite des noirs et à ses millions de victimes, soigneusement orchestrée par des activistes puritains de tous poils, notamment depuis le coeur des Nations Unies (au complot, JE CRIE AU COMPLOT !). Tu t’en doutes, c’est ici que l’on réouvre la bentobox dans laquelle on avait rangé la religion de tout à l’heure parce que ce que nous apprend Jean-Michel, c’est que dans une grande majorité, les activistes suce susmentionnés s’égosillent au nom de la morale. Et plus précisément, au nom de la morale religieuse.

C cul F D.

Voilà comment on rend ce métier artificiellement malsain.

Quant à savoir de quelle peur souffre le bien pensant pour devoir à tout prix diaboliser le métier et le sexe en général, JE SAIS PAS Y A PAS ECRIT FREUD ICI. Moi, tu vois, je diabolise les rognons. J’imagine donc que la diabolisation est un besoin naturel ?

Un peu comme le beurre salé ou la défécation ?

5 Janvier 2014

Cinq janvier. Deux. Mille. Quatorze.

Quatorze mois depuis que j’ai quitté la France.

Je suis partie en Inde, j’y ai arrêté de fumer, appris la chaleur, l’air mouillé des régions humides et les horaires à la con des boîtes françaises qui outsourcent dans les pays en développement. Entre autres.

Image

J’ai troqué Paris et ses rues asphaltées contre Chennai et ses larges allées goudronnées bordées d’arbres, de terre battue, de streetshops qui te vendent tout de la serpillère à 25 roupies aux samosas sur lesquels la ville se rue dès l’aube. Chennai se lève à 4 heures du matin. Le jour poind, la ville s’éveille, les poêles se chauffent, l’huile de coco crépite et fait éclater les graines de moutarde, l’air s’emplit de gaz d’échappements à mesure que les rickshaws font monter leurs clients, la vaisselle que les maids s’appliquent à faire briller résonne dans les rues, sous les fenêtres. La fraîcheur relative de la nuit se retire. La température monte, encore. L’Inde du sud se lève tôt, l’Inde du sud n’a pas peur d’avoir chaud. Les femmes portent leurs 7 mètres de tissu comme si les 38°C de la journée ne représentaient pas déjà un rempart suffisant contre le froid, inexistant.

L’Inde pare ses femmes de tradition. On ne parle jamais de sexe, tout au plus en ricane-t-on de gêne quand le sujet est abordé. Je me passionnais pour le sexe et la prostitution, l’Inde a déplacé la passion plus en amont. Et en amont, il y a les femmes.

Mille sujets sur la prostitution, le sexe et les femmes à rattraper.

En Inde, il y a eu l’agression sexuelle de l’une de mes collègues. C’était la première fois que j’étais confrontée au sujet dans mon entourage pas proche, mais néanmoins direct. Dans un univers très masculin, puisque milieu geek.

Image

C’était un soir où elle rentrait seule en scooter après le couvre-feu de 22h, comme nous toutes depuis mon arrivée et bien avant. Nous travaillions sur le créneau horaire français, conformément aux consignes de l’entreprise, donc de 12 à 23 heures minimum. Chacun rentrait par ses propres moyens, souvent en scooter, parfois en rickshaw quand il y en avait encore, rarement en taxi. Ce, au mépris total de toutes les consignes de sécurité de l’ambassade de France.

Il y a eu cette agression, et le silence total de ma hiérarchie française, unanimement masculine. Pas de réunion d’information, pas de communication de crise, rien. Juste une convocation dans le bureau de l’un des cofondateurs Français, quand au nom des femmes de l’entreprise, j’ai envoyé un email exigeant que des mesures de sécurité soient prises. Je me suis faite gronder.

Peu de temps après éclatait le scandal de Delhi et l’opinion publique mondiale de pointer d’un doigt hueur le statut des femmes en Inde. Les six premiers mois là-bas, comme mes collègues occidentaux, comme les médias, j’ai pris le choc culturel en pleine face. Le sort des femmes, oui. Les choses qui n’allaient pas, bien sûr. Je les ai vues, bues, mangées, digérées, jusqu’à ce qu’elles me révèlent ce qui n’allait pas non plus en occident. Sensiblement la même chose, en fait. L’Inde n’est pas pire que l’occident. L’homme est homme partout et partout, la femme reste femme. Le viol, l’inégalité, le mansplaining, les postes à responsabilité, la crédibilité, le genre, le rôle, la norme. Je ne faisais que voir ailleurs ce qui chez moi n’allait pas mieux.

Depuis l’Inde, j’ai vu la France refuser aux handicapés l’assistance sexuelle. J’en aurais pleuré des larmes d’Harpic. C’était début mars 2013 et le Comité Consultatif National d’Ethique, composé en forte majorité d’éminences grises du Nid, décrétait que moralement, l’assistance sexuelle aux handicapés n’était pas envisageable. Ces grands représentants auto-proclammés de la bien-pensance divine privaient des êtres humains d’éveil sensoriel, du contact charnel, de la découverte de leur corps, du bonheur d’être touché par un autre être humain, du délice de l’échange et de l’attention d’autrui. On n’en parle pas assez, de cette incroyable performance conceptuelle qui consiste à moralement maintenir des gens en situation de carence.

Second sursaut d’effroi derrière mon ordinateur à la vue des foules qui défilent contre le Mariage pour Tous. Sursaut de honte pour le pays dans lequel j’avais grandi. Peu de temps après, je participais à ma première LGBT Pride, à Chennai. Des couleurs, de la musique, de la bonne humeur, des ballons, beaucoup d’amour et un compte-rendu ici. Il faisait chaud, il faisait beau, des femmes et des hommes portaient la marche avec force slogans et pancartes. Le discours était progressiste, les transexuelles étaient sublimes, les hommes portaient des loups et les femmes des drapeaux multicolores. Des policiers encadraient la marche, l’ambiance était bon enfant. Ca faisait tellement de bien de voir des foules défiler pour et non contre l’Amour pour Tous.

Image

Deux cigarettes depuis le début de mon texte.

Et puis il y a deux mois, j’ai quitté l’Inde. Je ne suis pas rentrée en France, je me suis installée à Bruxelles. J’ai recommencé à fumer, désappris la chaleur du dehors pour renouer avec celle de l’intérieur, et conservé l’air souvent trempé des pays du Nord.

J’en avais assez des horaires à la con des boîtes françaises qui outsourcent dans les pays en développement.

De la tête aux pieds

Les pieds.

Ca a commencé par le bas. Tout en bas. Ca a commencé par la base. En y réfléchissant, c’était logique. Ca a commencé par les pieds. La plante qui faisait mal. La plante déracinée qui ne voulait plus de sa terre. Le monde à l’envers. Il a fallut surélever le pied. Le talon de 10 est arrivé.

Le haut de la cuisse.

C’est remonté, le long d’une jambe que tout prédestinait au contraire, c’est remonté. Le mollet. Le genou, pas assez noueux. La cuisse, encore trop musclée. C’est remonté lentement. Jusqu’à ce que le haut se retrouve cerclé de nylon et que la bande de silicone colle à l’épiderme. Un bas venait de claquer sur le haut de sa cuisse.

Le sexe.

Il était là. Se dressait quand il s’excitait. Jamais sur les bonnes choses. Jamais comme il le voulait. D’ailleurs disons-le, il n’en voulait pas. Il fallait le couvrir, le bâillonner, le bander de tissus pour l’empêcher de bander autrement, le réduire au silence et à l’invisibilité, le cacher sous la dentelle, le rayer de la carte, du corps, faire une croix dessus et par dessus, croiser les jambes.

La taille.

La taille nécessitait d’être redessinée, retaillée, il fallait tailler dans la chair, réduire, amincir, sculpter, créer du relief. La taille fine, la taille fille, la taille de guêpe. Gonfler les côtes, y stoquer l’air que brassent les autres et rentrer l’estomac. Se corseter consciencieusement.

La poitrine.

Et bien sûr, il y a la poitrine. La poitrine qui manque quand elle se passe les mains sur le torse. Le relief, toujours le même. Qu’il faut créer, inventer, attendre et demander. Les grosseurs tendres qu’il manque par-dessus le coeur. Qu’on voit déjà propulsées au sommet d’un décolleté plongeant, fermement encadrées par de la lingerie fine, des baleines, deux bretelles tendues sur les épaules et une double agrafe dans le dos. Il faudra savoir la fermer, savoir l’ouvrir. Il faudra l’apprendre, la dompter sans s’y casser les ongles.

Le bout des ongles.

Sera rose, rouge, saumon. Bleu, vert, arc-en-ciel. Le bout des ongles sera assorti au décolleté, à la jupe, à la robe, à la paire d’escarpins, au sac à main, au briquet, à l’humeur du jour, au chapeau, à l’épingle à cheveux, au rouge à lèvres, à l’ombre à paupière, à la couleur de la rétine ou à celle de la lentille. Le bout des ongles n’y dérogera pas, le bout des ongles sera assorti ou ne sera pas.

Les joues.

Elles ont toujours été glabres. Il les rehaussera d’un peu de blush, mais pas trop, après avoir épousseté le pinceau sur le revers de sa main. Comme maman. Comme ses copines. Comme toutes les mamans de toutes ses copines.

Le bout des cils.

Noirs, longs, recourbés, recouverts de mascara. Mascarade parfaite, voulue, étudiée. Mascarade nécessaire, tu seras la plus belle pour aller danser.

Et enfin, les cheveux.

Elle aura fait mentir l’adage de la tête aux pieds du début à la fin, du sol aux papiers qui passent de mains en mains.

De pied en cap, il aura parcouru la distance d’un genre à l’autre, du corps au coeur, du il au elle.

Protégé : J’ai testé pour vous le sexisme ordinaire

Cet article est protégé par un mot de passe. Pour le lire, veuillez saisir votre mot de passe ci-dessous :

%d blogueurs aiment cette page :